Ethiopie: l’ONG Amnesty accuse l’armée érythréenne d’avoir tué « des centaines de civils » au Tigré

Des soldats éthiopiens en service à la frontière érythréenne dans la ville septentrionale de Zala Anbessa, dans la région du Tigré en Éthiopie, le 19 novembre 2005. (Photo d’illustration) – Marco Longari – AFP

Des soldats érythréens ont tué « des centaines de civils » en novembre 2020 au Tigré, région du nord de l’Ethiopie en proie aux combats, lors d’un massacre qui pourrait constituer un crime contre l’humanité, accuse ce vendredi dans un rapport Amnesty International. L’ONG base ses affirmations sur des témoignages de survivants -réfugiés au Soudan voisin ou joints par téléphone- et sur des images satellite d’Aksoum, une ville sainte du nord du Tigré.

« Les preuves sont accablantes et mènent à une conclusion effrayante. Les troupes éthiopiennes et érythréennes ont commis de multiples crimes de guerre dans leur offensive pour prendre le contrôle d’Aksoum », affirme Deprose Muchena, directeur régional de l’ONG pour l’Est et le Sud de l’Afrique.

« Plus encore, les troupes érythréennes se sont déchaînées et ont méthodiquement tué des centaines de civils de sang-froid, ce qui semble constituer des crimes contre l’humanité. Cette atrocité compte parmi les pires documentées à ce jour dans ce conflit », estime-t-il.

Pas d’accès à internet et déplacements restreints

Le Tigré est plongé dans la violence depuis le lancement, le 4 novembre, par le gouvernement éthiopien d’une opération militaire contre les forces du Front de libération du Peuple du Tigré (TPLF), parti qui gouvernait la région accusé par Addis Abbeba d’avoir attaqué des bases de l’armée fédérale. Le Premier ministre Abiy Ahmed a proclamé la victoire le 28 novembre, mais des combats persistent.

Depuis le début du conflit il y a près de quatre mois, le Tigré n’a plus d’accès à internet et les déplacements y sont toujours restreints, rendant difficile la vérification d’informations sur le terrain.

La présence de troupes venues d’Erythrée, pays frontalier du Tigré, pour épauler les forces éthiopiennes a été rapportée par des habitants, des travailleurs humanitaires et des responsables locaux, mais a toujours été démentie par Asmara et Addis Abeba. Les deux pays se sont affrontés dans un sanglant conflit entre 1998 et 2000, alors que le TPLF était au pouvoir en Ethiopie, avant de se rapprocher à l’initiative d’Abiy Ahmed, récompensé du prix Nobel de la paix en 2019. La haine reste tenace entre les autorités érythréennes et le TPLF.

L’Erythrée « rejette » ces « accusations absurdes »

Le gouvernement érythréen a formellement contesté ce vendredi les affirmations de l’ONG. « L’Erythrée est indignée et rejette catégoriquement les accusations absurdes portées contre elle par Amnesty International dans un rapport fallacieux publié aujourd’hui », a écrit le ministre de l’Information Yemane Gebremeskel sur Twitter.

La Haute-Commissaire de l’ONU aux droits de l’homme, Michelle Bachelet, s’est, elle, déclarée « préoccupée par les informations faisant état de la participation de troupes érythréennes au conflit au Tigré aux côtés de l’armée éthiopienne et par les allégations de leur implication dans des cas de violations graves des droits de l’homme ».

« Pillage généralisé » et « exécutions extrajudiciaires »

Selon 41 survivants et témoins interrogés par Amnesty, les troupes éthiopiennes et érythréennes ont pris le contrôle d’Aksoum le 19 novembre, « lors d’une vaste offensive, tuant et déplaçant les civils par des bombardements et des tirs indiscriminés ».

« Durant les neuf jours qui ont suivi, l’armée érythréenne s’est livrée à un pillage généralisé et à des exécutions extrajudiciaires », affirme Amnesty.

Les témoins ont identifié les Erythréens notamment grâce à leurs véhicules, leur langue et des scarifications caractéristiques sur leurs visages.

Les pires violences ont été commises les 28 et 29 novembre, en représailles à une attaque menée par un groupe de miliciens pro-TPLF contre des militaires érythréens. Le 28 novembre vers 16H00, « les soldats érythréens sont entrés dans la ville et ont commencé à tuer des gens au hasard », a raconté un homme de 22 ans. A la nuit tombée, « dans la rue, il n’y avait que des cadavres et des gens qui pleuraient », a raconté un autre survivant. Le lendemain, les soldats auraient tiré sur ceux qui voulaient emporter les corps, et fouillé les maisons à la recherche de militants ou sympathisants du TPLF. Un homme a raconté avoir vu, devant chez lui, des soldats faire aligner six hommes, avant de les abattre par derrière.

« Il doit y avoir de toute urgence une enquête de l’ONU »

Amnesty affirme avoir recensé les noms de plus de 240 victimes, sans pouvoir vérifier de manière indépendante ce bilan. Ce dernier recoupe toutefois les témoignages des habitants qui « estiment que plusieurs centaines de personnes ont été enterrées après le massacre ». Des images satellite montrent des traces de fosses communes près de deux églises, selon l’ONG.

« Il doit y avoir de toute urgence une enquête de l’ONU sur les graves violations (des droits de l’homme, ndlr) à Aksoum », estime Deprose Muchena, d’Amnesty.

Vendredi, la Commission éthiopienne des droits de l’homme (EHRC), un organisme public indépendant, a estimé dans un communiqué que ces révélations doivent être prises « très au sérieux ». Des investigations qu’elle a lancées, mais non encore achevées, concluent aussi au meurtre « d’un nombre, pour le moment indéterminé, de civils par des soldats érythréens » à Aksoum.

Article original publié sur BFMTV.com